Les "Volumes éclatés"

Entre le lauréat de la jeune Sculpture qui exposait son bestiaire au Musée d’Art Moderne, et l’artiste qui présente ses Volumes Éclatés, il y a-t-il une rupture? En 1965, Anasse avait été distingué pour la création, apparemment zoomorphique, d’un monde dont le caractère dramatique répondait, en fait, à des fantasmes engendrés par le monde réel, hérissé d’inquiétudes, de becs, de pointes ou creusés de ventres ouverts.

C’était, rappelons-le, le temps des grands bombardements du napalm et des bombes à billes. Le jeune artiste, à qui un trait de Picasso et un vers de Paul Éluard avaient fait découvrir à la fois l’univers des formes et le lien irréfragable entre les formes et l’univers, criait son angoisse. Ainsi, là où nous pouvions être tentés de voir des animaux aux silhouettes étranges, Anasse s’efforçait de mettre en forme le caractère d’une époque.
Ce qu’il nous montrait dans cet univers goyesque était en définitive le reflet de la question qu’il se posait, et nous posait sur l’avenir.

Les Volumes Éclatés semblent donc nous montrer une vision apaisée du monde. Encore faut-il se garder de tout contre-sens dans la lecture des « éclats » et ne pas oublier que leur signification change en même temps que le signifiant.
Jadis, le torse éclaté d’une femme représentait l’explosion de la guerre, le sacrifice de la fécondité. Aujourd’hui, le volume éclaté est essentiellement la mise en cause de la continuité de l’objet et de ses lignes, rompus par une brisure tellurique. Rupture dont la sculpture attend deux effets. Le premier constitué par le graphisme issu du tracé des arêtes sur la pièce, le deuxième des possibilités ainsi données, en changeant la place des « éclats », de modifier la forme du volume et l’espace dans lequel il évolue.

En fait, par une sorte de symbole didactique, ce qui était dans l’œuvre d’hier symbole de mort, devient dans l’œuvre présente signe de vie.

À quel moment, comment, se produit la rupture ?

Une exposition didactique de l’œuvre d’Anasse permettrait de répondre à cette question. On s’apercevrait qu’il y a eu d’abord passage insensible de la mise en forme des caractères à la structuration des volumes. Par exemple, le changement de cette cage thoracique en une coquille ouverte, ou encore la reconversion d’une figuration imaginaire en volume abstrait par la simple amputation du support. Parallèlement, l’étude de la construction moléculaire permettrait au sculpteur de remplacer l’image figurative par une représentation en creux et en reliefs. Dans une nouvelle étape, il substituait aux creux des vides mobiles. Ainsi, aboutissait-il finalement, par une véritable désarticulation du thème, aux « surfaces éclatées » et à la transformation qualitative d’une sculpture d’analyse en une sculpture architecturale.

Autre erreur à ne pas commettre : voir ces Volumes Éclatés tels qu’en eux-mêmes.

Comme de beaux objets, des symboles séduisants, des formes pures que leur taille réduirait à figurer dans de précieuses vitrines, sans percevoir la monumentalité qu’ils portent en eux.

Il faut à la fois regarder ces sculptures et les projeter dans l’espace. On s’aperçoit alors qu’elles sont faites pour être réalisées à l’échelle des grands monuments de Karnak ou du haut Moyen-Âge roman. On découvre dans chaque volume le projet architectural d’un mur, d’un monument ou d’un temple de notre temps. Et quand finalement l’œuvre d’Anasse nous permet de rêver à la possibilité de passer d’une architecture mentale à une architecture sociale, à la création d’un environnement humain à la fois fantastique et imaginaire, l’artiste atteint son but. Pourquoi, après-tout, ce que Gaudi, dans un style tout à fait différent, a réalisé à Barcelone dans ses immeubles ou son parc, ne serait-il plus possible ?

Anasse, tout en maintenant en véritable artiste le contact avec son travail précédent, va naturellement beaucoup plus loin qu’au temps du bestiaire. La solidité de la construction des volumes, leur sens poétique, précèdent leur éclatement. La rigueur de la construction est telle que chaque « éclat » devient absolument indispensable à l’ensemble de l’architecture des formes. En même temps, creux mobiles et reliefs, car il ne s’agit pas d’un puzzle, imposent leur unité. Enfin, des réalisations antérieures : sculpture d’animation murale de près de dix mètres carrés, relief de vingt mètres, projets pour le « I% », prouvent par leur réussite que le passage des volumes présentés au monumental n’est pas une simple hypothèse.

Les Volumes Éclatés peuvent donc apparaître comme une étape dans l’aventure créatrice d’Anasse. Le passage du monde senti au monde proposé, le tournant entre l’œuvre qui traduit la colère et la révolte spontanée de la jeunesse, à l’œuvre qui traduit le désir de construire et de durer de la maturité.

À l’angoisse du devenir dont témoignait le bestiaire succède la certitude que l’aventure humaine peut être belle, où la sculpture participerait à la construction d’un nouvel univers.

Georges Tabaraud
Nice 1972