les "bibliothèques de l'autodidacte"

Dernières métamorphoses plastiques de l’œuvre construite par Anasse depuis près de quarante ans sur les antinomies fécondes de la matière, entre pleins et vides, entre plans et volumes, ombres et lumières, statisme et dynamisme ou encore masse et fractionnement, les bibliothèques de l’autodidacte sont également la métaphore ironique et aigre-douce de la condition humaine formulée par un artiste à l’heure de la maturité.

Au-delà de l’étonnante multiplicité des techniques employées : crayon, encre, céramique, bronze, collage ou encore sculpture monumentale, de la suggestion des deux dimensions à l’affirmation de la mise en volume, les bibliothèques nous frappent par leur caractère à la fois primitif et élaboré. Curieux véhicules à deux ou quatre roues, elles présentent une structure savante d’assemblages hétérogènes et d’éléments grossièrement équarris montés sur un essieu rudimentaire. Chariots ou charrues, elles tiennent à la fois de l’outil de labour fertilisant et de la machine de guerre.

Le premier enjeu de ces bibliothèques semble être de manifester la fragilité chronique et l’équilibre instable des composants de la nature humaine. L’Être étant la somme unique, rare, individualisée de tablettes qui figurent les diverses accumulations de son histoire, de ses filiations, de ses connaissances et acquis culturels de toute sorte. Le terme autodidacte ajoute l’idée que l’individu est agissant dans ce processus d’élaboration-construction.

Le deuxième enjeu des bibliothèques élève la réflexion au niveau collectif et social en montrant que les civilisations, les cultures répondent au même mode de formation par empilages successifs. Les cultures-bibliothèques, ornées d’idéogrammes s’équipent alors de rostres et s’attaquent aux autres dans un rapport de force absurde où l’on peut reconnaître sans peine les prétentions de l’Occident à imposer son modèle.

Individuelles ou collectives, les bibliothèques de Michel Anasse, par leur fragilité structurelle et leurs permanences archaïques, ne semblent guère pouvoir affronter les dernières accélérations technologiques de la modernité sans s’y disloquer.

Faut-il croire que l’artiste nous les propose sans quelque ironie « pour circuler dans les nouvelles donnes de la communication et sur les autoroutes de l’information », désormais normes universelles de perception et de relations au monde, aux êtres et aux choses, et ne sont-elles pas les chars d’assaut de la guérilla économique planétaire qui réduit l’art et les cultures à l’état de simples marchandises.

Le sentiment de l’absurde en face des mutations en cours (la brouette de Sisyphe), la crainte de l’uniformisation et du laminage des cultures, les dangers du consumérisme généralisé avec la victoire pathétique du quantitatif sur le qualitatif sont autant de questions prises entre les pages des livres virtuels de ces bibliothèques que nous adresse Anasse ainsi que d’autres veilleurs lucides comme Denis Tillinac en cette fin de millénaire.

Elles y rejoignent dans ces bibliothèques-matrices « jamais terminées par définition » toutes les autres interrogations sporadiques et plus anciennes, les antinomies, les paradoxes ou les contradictions que l’artiste n’a cessé de noter en marge de son œuvre plastique en s’excusant malicieusement de n’être pas philosophe…

Jean Brousse

Ce qu’il y a de stimulant dans le postulat des bibliothèques de l’autodidacte, ce sont les possibilités de déclinaisons sur ce motif, sans expression mimétique. Malicieuse broderie, je l’espère, sur les comportements d’une société peu avare de ses contradictions.
Ce sujet m’entraîne à l’utilisation d’une technologie sculpturale primitive, barbare, se voulant utile à l’entassement des acquis culturels et se proposant de permettre leurs déambulations dans les nouvelles donnes de la communication.

Je propose, perdues dans les correspondances des autoroutes de l’information, cherchant leurs voies, une foreuse ethnocentrique, se destinant à l’étude d’autres cultures avec, comme outil, la suffisance ; une culture galère équipée de rostres, permettant toutes les affirmations ; la brouette de Sisyphe. L’outillage ne délivre apparemment pas du mythe.

Ces pièces se présentant sous formes de miniatures en bronze ou petites sculptures céramiques ; certaines en bois, l’une colossale par rapport aux autres, me permettent de développer mes supputations.
Une toile constate que même les ombres ont leur langage. De petites encres, les unes en noir et blanc, les autres de couleur, m’ont permis de continuer d’explorer le sujet. De l’ombre à la surexposition, du motif à son double, à son contraire, à son négatif.

Des thèmes arbitrairement technologiques suggérant une inutile ou impossible affirmation. La presse à graver m’a été utile pour formuler le jeu avec une autre pratique, les gaufrages où le papier traité comme un matériau. Cela m’a permis de planter une certaine théâtralité.

Passant des bibliothèques à leurs déambulations, il m’a fallu revenir aux livres bien sûr et à leurs pages. Ces dernières m’ont rappelé de vieilles questions. Adam et Ève avaient-ils un nombril ? Si oui, Dieu aurait bien quinze milliards d’années de génie. Si j’étais croyant je privilégierais cette hypothèse.
Un détail d’une gravure sur bois du XVe siècle m’a servi pour illustrer ce thème. Des interrogations sur la quadrature du cercle : en a-t-elle créé des certitudes celle-là ? Et les nôtres, où sont-elles ? Le pouvoir et le néant. Après les ricochets de l’ego, le pouvoir ne serait-il qu’une compensation aux angoisses métaphysiques ? J’ai choisi pour traiter ce sujet un dessin technique, bien « hémisphère gauche ». Ou sur des débats artistiques amusants, qui en rappellent d’autres sur la coexistence des contradictoires.

Placées aux confins de mes territoires plastiques, de mes certitudes d’un moment, de mes fulgurances, aux frontières où croissent les tropismes d’une société mutante, les bibliothèques de l’autodidacte ont les panneaux d’affichages de monologues intérieurs, ce magma pré-raisonnement d’antinomies, de citations incertaines et autres digressions.
Peindre et dépeindre, construire et démonter, dynamique de l’action, accumulation du passif, n’étant pas philosophe, il me reste pas mal de questions mal formulées.
Je me trouve bientôt. . . avec mes images au service de toutes les ambivalences.

Michel Anasse

À force de vivre d’un peu trop près les matériaux, une cime de mélèze s’étant abattue sur son épaule, Michel Anasse a dû pendant six mois s’en tenir à des petits modelages de cire, à des dessins à peine effleurés.
Lorsqu’il a retrouvé progressivement sa mobilité, il a entrepris des travaux plus grands : peignant à l’encre, à l’acrylique ; sculptant céramique puis bois ; puis dans des découpages, collages, gaufrages, donnant à la feuille blanche de papier épaisseur et profondeur. Mais toute cette production est restée dans l’exploration du même thème initial, qu’il appelle les bibliothèques de l’autodidacte.
Michel Anasse vivant depuis 26 ans dans la vallée de l’Ubaye et ayant fait là une part importante de sa production artistique, le musée de la Vallée a souhaité enrichir ses collections d’art d’une série représentative de cette recherche homogène des bibliothèques : les moulages en bronze des cinq premiers modelages en cire de la série, et six études du thème en deux dimensions, encre sur papier.

Ce petit livre présente le thème des bibliothèques, ses principales variations. Il rappelle aussi quelques jalons de l’œuvre d’Anasse. Celui-ci, à 60 ans passés, se définit toujours comme un « autodidacte », qui, sur d’étranges chars (de labour, de transport et de navigation, de combat…), ne saurait charger qu’en vrac les volumes disparates de ses connaissances. Mais les connaissances et la curiosité d’Anasse sont-elles si disparates ? Et puis pourrait-il atteindre la rondeur et le lisse des clercs, et leurs paroles retenues ? Il ne serait plus Anasse, et ses sculptures et dessins ne seraient qu’exercices de forme !

Pierre Coste
Conservateur du musée de la Vallée